Pourquoi rue du général Larroque

Mort du Général Larroque

L’Indépendant du Tarn-et-Garonne du 07-01-1922

On a appris samedi, à Montauban, le décès subit de l’un de nos plus vaillants compatriotes de notre département, le général de brigade des troupes coloniales, Jean Larroque, mort brusquement, à peine âgé de 46 ans, dans son village natal, à Dieupentale (Tarn-et-garonne). Le général Larroque se préparait à rejoindre son nouveau poste à Saigon, et il était venu avec Mme la générale Larroque passer quelques jours dans sa famille. Samedi matin 31 décembre, Mme la générale et le général Larroque se disposaient à prendre le train pour Toulouse où ils devaient déjeuner chez des amis, lorsque brusquement, dans la gare même de Dieupentale, le général était frappé d’une congestion. Malgré les soins empressés qui lui furent immédiatement donnés, le général Larroque rendait le dernier soupir à 11 heures du matin. N é à Dieupentale le 19 décembre 1873, le général Larroque fit ses études au collège de Castelsarrasin, puis au lycée de Tarbes. Il entrait à Saint-Cyr en 1894 et en 1898 il était nommé sous lieutenant au 9e de ligne, à Agen. Peu après il passe, sur sa demande, dans l’infanterie coloniale, et c’est dans cette arme qu’il réalisa la plus rapide et la plus brillante carrière militaire. Après quelques années passées en Afrique Occidentale, où il appartient à l’état-major du général Audéoud, il fut; comme capitaine, puis comme chef de bataillon, le collaborateur du général Berdoulat (un de nos brillants compatriotes égale-ment) à la direction des troupes colo-niales au ministère de la guerre. C’est de là qu’il partit, en 1914, pour commander un régiment nouvellement, formé à la (tête duquel il fut fréquemment envoyé dans les postes difficiles d’attaque ou de résistance. Blessé à plusieurs reprises, intoxiqué par les gaz, il fut toujours au premier, rang, ce qui explique ces nominations successives. .Lieutenant colonel le 2 juillet 1915 Colonel le 1er » janvier 1917. Après l’armistice, il fit son entrée à Mayence, à la tête de la division Mar- chand, dont il commandait l’infanterie. C’est de Mayence que M. le. Ministre de la guerre le fit revenir pour le placer à la tête de là huitième direction (troupes coloniales) au ministère de la guerre, en décembre 1918. Promu général de brigade le 23 sep- tembre 1919, il fut le plus jeune de nos, Généraux II n’avait pas 44 ans. II recevait la cravate de commandeur de la Légion d’honneur en janvier 1921. Après un court passage à la tête de là brigade d’infanterie coloniale, à Paris il venait d’être pourvu du haut commandement en Indochine et il devait s’embarquer le 13 janvier Courant.

Jeune encore, sa carrière ne pouvait, semble-t-il, que briller d’un nouvel éclat, et on saluait en lui l’un de nos futurs grands chefs militaires. Mais la mort est venue impitoyable- ment faucher toutes ces espérances. Partout où il était passé, le général Larroque avait su conquérir l’estime et l’affection de ses chefs comme de ses su- bordonnés. Chacun reconnaissait ses brillantes qualités d’intelligence de la- beur, auxquelles s’alliait une grande bonté et un grand loyalisme républicain. Il n’a connu partout que des amis et sa disparition sera vivement regrettée de tous. Lundi, à 15 heures, ont eu lieu à Dieupentale les obsèques du général Jean-Pierre Larroque. Vivement émue par cette mort foudroyante d’un enfant du pays, dont elle était fière à juste titre, toute la population de Dieupentale et des communes environnantes avait tenu à apporter un hommage de sympathie et de regrets à la famille du défunt. Un cortège interminable a suivi le modeste corbillard, surmonté de quatre drapeaux tricolores, et conduit par quatre poilus, sur lequel reposait la dépouillé mortelle du général. Les trois frères du général conduisaient le deuil. De belles couronnes avaient été offertes par les parents et les amis. Autour du cercueil, on remarquait : MM. les généraux Berdoulat, gouverneurs de Paris ; Young, directeur de la 8e direction (troupes coloniales au ministère de la guerre); Benoist, commandant le 1er corps d’ armée coloniale ; Mazillier, des troupes coloniales; Ferradini, commandant la 33e division d’infanterie, représentant le général de Lobit, commandant le 17e corps, empêché ; les colonels Dufour, commandant le groupe subdivisionnaire de Montauban; Bouchez, du 10′ dragons; Pelloux, du 11ed’infanterie; les commandants Gondalma, Garnal et Guy et le capitaine Camp, amis personnels du défunt; le commandant Soum et le capitaine Pujol, de la compagnie de gendarmerie du Tarn-et-Garonne Nous remarquons aussi M. Flamens maire de Castelsarrasin ;Vergne, maire de Grisolles; l’adjoint au maire,et. les conseillers municipaux de Dieupentale La Dépêche et l’indépendant étaient représentés par M I Bonnafous. Après la cérémonie religieuse à la- quelle n’a pu assister, faute de place la moitié de l’assistance, le cortège s’est rendu au cimetière Devant le caveau de famille plusieurs discours furent prononcés. M. Clamens, adjoint au maire, au nom de la commune et du conseil municipal de Dieupentale, dit les regrets de la

population devant la perte d’un enfant du pays aimé de tous et dont chacun était fier Puis, M. L Boriaud, ingénieur de la traction à la Compagnie du Midi, ami d’enfance et d’études du général, pro- nonça, au nom des amis personnels et de l’Association amicale des anciens élèves du Collège de Castelsarrasin, don le disparu fut un brillant élève, un éloquent éloge funèbre de son ancien condisciple. Porte parole de l’armée coloniale et de la 8e direction du ministère de la guerre où il a succédé au général Larroque, général Young retrace ensuite en terme élevés la belle carrière militaire de l’ami regretté. Il évoque sa belle attitude pendant la guerre, qui lui valut cinq citations des plus élogieuses et trois blessures. «Larroque était, dit-il, un chef intelligent, d’un beau tempérament et de grande volonté, un manieur d’hommes un véritable chef. » Ses qualités incomparables lui valurent d’être le plus jaune général de France, à 44 ans, et le plus jeune commandeur de la Légion d’honneur, à 45 ans. Malheureusement, les intoxications de gaz don il fut atteint pendant la guerre devaient le conduire à cette fin prématurée, a l’heure où s’ouvraient devant lui les plus belles espérances. M. le général Berdoulat vient dire enfin, en une improvisation vibrante d’émotion, un dernier adieu à celui qui fut son collaborateur et son ami. Les larmes de toute la population, le ciel lui-même, triste et endeuillé, disent combien Larroque était aimé dans si petite patrie, mais lui qui a été son chef et est devenu son grand, ami, veut proclamer que Larroque fut toujours un homme de devoir, un grand coeur, qu’on ne saura jamais assez regretter. Fis de ses oeuvres, il n’a jamais dû son avancement qu’a ses mérites personnel, qui l’imposaient à tous. Larroque était aimé de ses chefs et de ses camarades;il était adoré de ses soldats. Le général Berdoulat termine ainsi : «Tu peux dormir en paix, Jean Larroque la Patrie te sera reconnaissante de ce que tu as fait pour elle. Et la foule se retire profondément impressionnée par cette, émouvante céré-monie. Nous présentons à nouveau à la famille Larroque, si cruellement éprouvée, nos bien, sympathiques condoléances.


Photos d’archives envoyées par Yves Marrou


Nous avons une pensée pour Dominique Bardel qui nous avait passionnés par l’écriture de son livre la Maison du Général. Le livre qui fut présenté au festival du livre été finaliste du Festival de Romans-sur-Isère, dans la catégorie littérature, fiction, roman.


La maison du général – 1

22 octobre 2006

« Je veux une maison avec des fantômes. »

L’agent immobilier a marqué un temps d’arrêt, cherchant à comprendre ce que je venais de lui dire le plus sérieusement du monde. Depuis des mois, je passais tout mon temps à rechercher une maison, et l’on ne me proposait que des boîtes, toutes semblables, alignées dans de sinistres lotissements. Moi, je voulais une maison, une vraie, dont les murs avaient vécu, avec le plancher qui grince et les poutres qui craquent. Une maison pour me raconter des histoires.« J’ai peut-être ce qu’il vous faut », répondit finalement mon interlocuteur. Nous étions le 19 août, il faisait chaud ; le début du mois avait été exceptionnellement froid, mais le soleil était revenu, d’un seul coup. C’était la maison natale d’un général. Une plaque en marbre, au texte parsemé de fautes d’orthographe, était apposée sur la façade, la plus grande rue du village portait le nom du héros, et mon imagination a pris les commandes La maison n’était pas vraiment belle. C’était une bâtisse caractéristique de l’architecture bourgeoise dans la France profonde du XIXe siècle. Beaucoup de fenêtres, hautes et étroites, un hall inutilement vaste, des cheminées dans chaque pièce et un perron de pierre rouge, aux marches soigneusement taillées. Un style un peu prétentieux, et un goût d’inachevé : la maison ne fut jamais terminée, seule une moitié avait été bâtie. L’habitation se prolongeait dans deux pièces adjacentes, collées contre la demeure de maître sans le moindre souci esthétique. Bancale

Derrière la grille en fer forgé, caché parmi les ronces et les broussailles qui avaient profité de longues années d’abandon, un jardin surréaliste prospérait autour de la maison. De toute évidence, le général, qui avait parcouru le monde pour y faire briller la grandeur de la France, avait ramené de ses voyages ce que la nature faisait pousser sous les tropiques. Sous le soleil d’août, libres et exubérants, hibiscus, kiwis, grenadiers envahissaient l’espace. Et tout près d’un pigeonnier caché par la végétation folle, un immense bananier lançait de larges feuilles luisantes, envahissant tout ce qui avait dû jadis être une pelouse dont il ne restait plus que des bordures que l’on devinait à peine.

Depuis le jour de cette première visite, je veux cette maison. Son carrelage d’origine aux motifs exubérants. Il faut que je pense à me renseigner sur les techniques de restauration des carreaux ciment. Mais pas tout de suite, il faut attendre, savoir si l’on peut s’offrir cette demeure, ne pas rêver trop vite, résister à l’envie soudaine de se documenter sur l’histoire de la colonisation, ne pas chercher immédiatement un botaniste qui m’aidera à discerner, dans la jungle qu’est devenu le jardin colonial, les plantes achetées à la jardinerie et les trésors importés par l’illustre militaire. Ronger mon frein en attendant le jour où, peut-être, j’écrirai son histoire. Évaluer le coût des réparations, rester raisonnable. Semaine après semaine, en attendant que les artisans établissent les devis pour les réparations à entreprendre, je vais rendre visite à la maison du général. Les voisins ont appris à reconnaître le bruit de ma moto. Les tenanciers du bar du village me reconnaissent ; la semaine dernière, ils m’ont taquinée au sujet du score peu glorieux des Verts de Saint-Étienne battus par l’Olympique lyonnais. Je sais désormais que c’est chez le boulanger que je dois rechercher l’histoire du village en questionnant les clientes les plus âgées, et que la supérette présente une petite exposition, au-dessus de la caisse, d’agrandissements de vieilles cartes postales.Parfois, les propriétaires de la maison sont là ; ils font le vide, amassant sur le trottoir de grands sacs poubelle. Je ne leur ai jamais parlé, je me cache lorsque je les aperçois. Je n’aime pas savoir ces gens dans cette maison que je ne peux m’empêcher de considérer comme mienne. Ils n’y ont jamais vécu, ce sont de lointains héritiers du dernier habitant, pas une goutte du sang illustre ne coule dans leurs veines, et je sens bien qu’ils ne savent pas, comme moi, écouter le pas du cheval du général arpenter les murs de cette maison qui ne leur est rien. Nous sommes déjà le 30 septembre. Le bananier a fleuri. J’ai trouvé dans la rue voisine un minuscule passage, entre deux murs, qui me permet d’accéder clandestinement au bord du jardin. Le banquier établit des plans de financement, l’agent immobilier continue de faire visiter la maison à d’autres que moi, de minuscules bananes ont poussé sur la tige florale, le devis du maçon tarde à arriver, je m’inquiète et j’apprends en parcourant les encyclopédies que Zinder fut la capitale du Niger, territoire militaire français puis colonie en 1922.

Le général Jean Larroque, né le 19 décembre 1875 en Tarn-et-Garonne, au n°3 de la rue Basse à Dieupentale, à mi-chemin entre Toulouse et Montauban, est mort sur le quai de la gare, victime de ses faits d’armes. Selon une nécrologie parue dans la presse d’alors et publiée sur internet par un habitant du village, les gaz de combats ont eu raison de son panache, et il s’est écroulé alors qu’il se préparait à partir pour Saïgon. Il venait d’avoir 46 ans, il n’a pas eu le temps d’achever la construction de sa belle maison qui restera à jamais à l’état de moitié, arrogante et tronquée, comme la vie du militaire. Il a tout fait jeune, il a tout réussi vite, il a brillé et s’est affalé au bord d’une voie de chemin de fer, alors qu’il se rendait avec Madame la Générale à une réception à Toulouse. C’était un 31 décembre, et, peut-être, une belle fête s’est elle trouvée avortée parce qu’un prestigieux invité avait eu le mauvais goût de succomber à une guerre terminée depuis déjà trois ans. Un invité qui n’avait jusque-là connu que les conquêtes, et dont je ne suis pas sûre de toujours admirer les exploits.

Plus de quatre-vingts ans ont passé ; la France des Colonies, vaniteuse et avide de nouveaux territoires, a perdu de sa superbe et se cherche des raisons de ne pas rougir de son passé. Doit-elle le faire ? Suis-je coupable des ambitions invasives du général et de ses pairs ? Était-il un dompteur de sauvages, ou un humaniste intimement convaincu de faire le bien ? Ses idées étaient-elles celles de l’envahisseur, ou bien celles d’un homme dont la vocation était d’apporter une vie meilleure à d’autres hommes ? Ses valeurs, quelles étaient-elles ? Où était-il heureux ? Sous les lambris somptueux d’une salle de réception toulousaine ? Dans la maison qui l’avait vu naître et que je convoite aujourd’hui ? Au cœur de l’Afrique, une Afrique qui n’existe plus aujourd’hui ? Sous les pluies diluviennes de l’Asie du Sud-Est ?

Pas tout de suite, ne pas me laisser emporter par ma soif de savoir qui était ce Jean Larroque. Une brute assoiffée de pouvoir ou un esprit supérieur guidé par la conscience d’accomplir quelque chose de « grand », pour les générations futures. Ma génération, ni celle de mon fils, ne ressentent plus que du malaise lorsque l’on évoque une époque où les hommes accomplissaient, au prix parfois d’efforts surhumains et de souffrances sans nom, ce qu’ils croyaient être juste. Ne pas acheter de livres d’Histoire, ne pas contacter le service historique de l’Armée, ne pas prendre rendez-vous aux Archives départementales, ne pas prendre le risque de ne plus avoir de projets. La maison n’est pas encore à moi, ne le sera peut-être jamais, quelqu’un d’autre est peut-être sur le point de l’acheter.

Désormais, je ne vais plus voir la fleur de l’immense bananier. Lorsqu’il pleut, la frondaison est si épaisse que le sol reste sec au-dessous. Les feuilles exotiques culminent à quatre mètres, peut-être plus, dominant les arbustes que le début d’automne commence à ternir. La fleur, je le sais, flétrit : j’ai vu lors de ma dernière visite qu’elle avait pâli. La voir mourir serait un mauvais présage. Si le fantôme du général m’échappe, qu’il le fasse en n’ayant rien perdu de sa magie.

14 octobre. Devis et arguments à l’appui, je présente à l’agent immobilier une proposition d’achat. Les propriétaires ont huit jours pour l’accepter ou la rejeter. Leur silence équivaudra à un refus, et la plaque commémorative sur la façade classée ne sera plus pour moi qu’une plaque sur le mur de la maison de quelqu’un d’autre.

Ces huit jours se sont écoulés. Demain peut-être, l’agent immobilier téléphonera. J’attends. J’espère et j’ai terriblement peur.

Fin du premier chapitre


Nous avons une pensée pour Dominique Bardel qui nous avait passionnés par l’écriture de son livre la Maison du Général.

Le livre qui fut présenté au festival du livre été finaliste du Festival de Romans-sur-Isère, dans la catégorie littérature, fiction, roman.

 Ses collectes ont donné lieu à un récit : « La Maison du général », publié sur son site Internet et qui compte 250 pages pour 29 chapitres. Malheureusement, sa santé ne lui a pas permis de poursuivre jusqu’à la publication. 

Une pensée aussi à Dominique Bardel qui nous a quittés le 5 mai 2010, à l’âge de 46 ans.

Coïncidence au même âge de la mort du général.