Témoignage du dernier des poilu

Par Frédéric Toulzat.
Avec la disparition de ces derniers acteurs, la 1ère guerre mondiale entre définitivement dans l'histoire. A l'échelle plus modeste de la commune de Dieupentale, ce basculement a eu lieu en mai 1995 avec le décès, dans sa 99ème année, de son dernier « poilu ». Ce "post" se veut donc un modeste hommage à ces derniers témoins.

Irénée (de son second prénom) était né le 12 juillet 1896 à Dieupentale. Encore étudiant, il s'engage comme volontaire à la mairie de Toulouse le 26 avril 1916. Affecté au 116ème régiment d'artillerie lourde, il arrive au corps comme soldat de 2ème classe le 29 avril 1916.
Le 116ème RAL participe à la bataille de l'Aisne (offensive du Chemin des Dames), d'avril à juin 1917.
Après guerre, il passe au dépôt des travailleurs coloniaux. Nommé caporal le 1er septembre 1919, il est libéré de l'armée le 28 septembre 1919.
Après sa libération, Irénée deviendra ingénieur électricien à Toulouse, puis, à partir de 1928, à Saint-Affrique. Il se mariera dans l’Aveyron le 24 juin 1929.
Irénée décède à Dieupentale le 27 mai 1995. Il avait 98 ans et est très probablement le dernier survivant dieupentalais de la Grande Guerre.
Il a reçu la croix de guerre et une citation :
Cité à l’ordre du 1er corps d'armée du 11 septembre 1917 : « Très bon conducteur, a assuré des ravitaillements dans des conditions souvent très pénibles; a en particulier donné un bel exemple de courage en secourant ses camarades tombés au cours d'un violent bombardement et en ne quittant le terrain qu'après avoir accompli sa mission. »

Au début des années 1990, il avait accordé plusieurs entretiens, qui avaient été filmés, à sa petite-fille Hélène. Celle-ci a eu l'extrême gentillesse de me les confier, ce qui a permis à mon épouse Sylvie d'effectuer la saisie du témoignage d’Irénée sur la Grande Guerre. Un grand merci donc à elles deux. Je vous invite maintenant à lire l'histoire d’Irénée dans la Grande Guerre, racontée par lui-même.

Les symboles […] correspondent à des phrases ou portions de phrase non retranscrites, souvent parce qu'elles étaient peu audibles. Les symboles (?) sont accolés à des noms propres dont l'orthographe est incertaine, en particulier les noms de lieux qui n'ont pas été retrouvés sur des cartes de géographie. Les notes du rédacteur sont entre parenthèses dans le texte sous la forme (NdR : …).

[Début du 1er entretien]

[...]
Irénée : […] Là-dessus est arrivée la guerre, c'était en 14. Je me suis dit « Tu vas préparer Saint-Cyr. » Alors j'ai préparé Saint-Cyr. Le samedi soir, je viens, je tombe raide dans l'escalier. J'étais venu parce que il y avait une circulaire comme quoi si je m'engageais à ce moment-là, j'avais déjà commencé Saint-Cyr, et si je pouvais m'engager à ce moment-là, j'aurais été sous-lieutenant. Pas question. C'était la guerre. « Sous-lieutenant, quand ça sera ton tour d'y aller, tu iras. » Je vais me coucher, je tombe raide dans l'escalier, ils ont cru que c'était la contrariété. On appelle le docteur de Verdun qui n'exerçait plus, mais qui était un ami, qui venait jouer au bridge avec mon père. Il prescrivait des draps mouillés, des bains. Là-dessus, le colonel Penchenat avec lequel on était intime, et qui était major de garnison à Montauban. Il vient et a fait venir un médecin militaire, qui était chirurgien. Il vient et j'avais repris connaissance et là je me souviens : « typhoïde ». On a des petites plaques roses sur le ventre. Il ne faut pas qu'il bouge. Il a les boyaux comme une pelure d'oignon, il ne faut pas le bouger, pas de nourriture, pas de lait, mais faites le boire tant qu'il voudra. Un peu d'alcool même. Ça, c'était le 4 décembre, après j'ai perdu conscience, on m'a veillé et chaque fois qu'on entendait un glas on disait : « Ça, c'est le fils [...] ». Ça a duré jusqu'en février.
[…]
C'est le 17 février que j'ai repris connaissance, mais alors rien.
Hélène : Aucun souvenir ?
Irénée : Non, rien,et  plus de cheveux.
[…]
Je savais plus écrire, il a fallu que je réapprenne à écrire.
Hélène : Vous deviez avoir perdu énormément de poids ?
Irénée : J'étais maigre. J'étais un squelette. Le conseil de révision de la classe 16 a eu lieu en janvier et bien entendu, je n'étais pas là et tout le personnel est venu à domicile, mon père les a reçus, non c'est pas à ce moment-là. Il a fallu que je repasse une visite.
[…]
Je me souviens que le docteur me disait de me lever, on m'a mis dans le fauteuil.
[…]
Il y avait le chauffeur, la gendarmerie, j'ai été en convalescence, et quand la convalescence a été finie, la classe 16 n'avait pas encore été appelée, elle avait passé le conseil de révision en janvier, mais elle n'était même pas en caserne alors j'avais la solution d'aller rejoindre la classe 15.
[...]
Je vais me renseigner mais actuellement on forme des régiments d'artillerie lourde, ça n'existait pas, il y avait une artillerie ordinaire et l'artillerie de forteresse, mais les forts, c'était fini. C'était la guerre des tranchées. Les pièces de forteresse on les avait montées sur des affuts et ça faisait l'artillerie lourde. Et alors on formait à ce moment-là le régiment d'artillerie lourde, alors je me suis engagé dans l'artillerie lourde. J'étais cavalier dans l'artillerie lourde.  Il y avait des chevaux pour tirer les canons. Pour chaque pièce de canon, il fallait 12 chevaux donc 6 cavaliers, c'était par deux. J'étais ce qu'on appelait conducteur, et après il y avait les servants qui étaient sur le caisson et c'était eux qui s'occupaient du canon, qui mettent en place et tout, tandis que les conducteurs ils étaient à l'arrière avec les chevaux. Et ils faisaient le ravitaillement. Pour ravitailler, j'étais toujours à découvert.
Hélène : Et vous étiez où ?
Irénée : J'étais en caserne à Castres et, quand je suis parti, j'ai été envoyé dans la Somme. Et j'ai atterri à Folleville et au mois de décembre. Ils étaient au repos, ça marchait par groupe. J'ai passé 8 ou 10 jours. La Somme, c'était un pays magnifique au point de vue culture.

[Fin du 1er entretien]

Hélène : Vous vous engagiez dans l'armée, au mois de décembre. On s'était arrêté là. Vous rentriez à la caserne.
Irénée : Je suis arrivé seul dans une caserne où il y avait 20 soldats, c'était le moment le plus critique de la guerre. Tout le monde était parti, toutes les réserves étaient parties. Il y avait un capitaine, nous étions une quinzaine, il m'a confié à un autre soldat qui était là depuis 6 mois. Il l'a chargé de me faire une instruction alors qu'il était là depuis 6 mois. L'instruction, c'était simple. Le matin on partait à cheval, on allait dans la nature, soi-disant pour faire les classes à cheval. Moi, ça m'était égal, parce que je savais monter à cheval. C'est comme ça que j'ai visité à côté de Castres le Sidobre. On s'arrêtait dans un bistrot. On remontait à cheval, on se promenait et on rentrait à la caserne.
Hélène : C'était calme. Vous avez fait ça combien de temps ?
Irénée : 6 mois.
Hélène : Il faisait froid au début quand vous êtes arrivé à la caserne ? Ça n'a pas été l'hiver le plus froid ?
Irénée : Non, puisque je suis monté au front au contraire quand il faisait froid. Je suis parti en renfort parce que, de temps en temps, au front on était en renfort.
Hélène : A quelle époque ? Au mois d'août ? Au mois d'octobre ?
Irénée : J'avais fait un journal de guerre. Malheureusement, il en manque deux feuilles.

[Irénée part chercher son journal de guerre.]

Hélène : C'était le 4 décembre ?
Irénée : Il y a eu une période avant. J'étais allé à Castres pour aller chercher un renfort de chevaux. Je suis parti de Castres le 15 décembre, arrivé au 5ème groupe du 116ème régiment d'artillerie lourde dans la Somme à Folleville, un patelin de la Somme, tu as trois régions dans la Somme : une région très fertile, tu as des baies magnifiques, une région désertique avec des petits pins de cette hauteur et une région uniquement de marais. Quand nous étions à Folleville, il n'y avait pas une goutte d'eau dans ce village, et pour faire boire les chevaux, on allait les faire boire aux marais de Paillart à 10 ou 12 km.
Hélène : Alors là je comprends pas. Titre reçu, ordre reçu de quitter Folleville le 28 décembre 1916. Le lieutenant [...] quitte la batterie dont le lieutenant [...] prend le commandement. Le 28, départ de Folleville à 9 heures, arrivée à Muirancourt à 20 heures. Le 29, départ de Muirancourt pour Fleurines.
Irénée : Fleurines, c'est au milieu de la forêt, au-dessus de Paris, la forêt d'Halatte. C'est magnifique.
Hélène : Et pourquoi vous avez quitté la Somme pour partir là bas ?
Irénée : On était à l'étape, on n'est pas allé en Champagne à ce moment-là parce que les Russes... A Folleville, on disait qu'on était au repos. Les Allemands avaient fait une attaque en Champagne et c'est à ce moment-là où il y avait un détachement russe qui avait foutu le camp comme des lapins. Alors on était allé là-bas, mais il fallait plusieurs jours. Chaque canon avait 10 chevaux pour les traîner et il y avait du verglas, je me souviens.
Hélène : Il faisait très froid. Le 29, départ de Muirancourt pour Fleurines à  7 heures, arrivée à Fleurines dans l'Oise à 16 heures. Le 30, départ de Fleurines pour Sennevières, arrivée à 14H30 et le 31 de Sennevières à Lizy-sur-Ourcq à 18h. C'était le mois de décembre. C'était l'hiver le plus froid ?
Irénée : Oui. Il y a eu moins 25. 1er janvier, repos à Lizy. Le 2, départ à 9H pour Orly. 14 h, départ d'Orly pour la Celle. (NdR : il doit s’agir d’Orly-sur-Morin en Seine-et-Marne, et de la Celle-sous-Montmirail dans l’Aisne)
Hélène : Ça, ce sont les étapes que vous avez faites. Et vous étiez où là?
Irénée : A ce moment là, j'étais conducteur
Hélène : Et ça consistait ?
Irénée : Un canon derrière moi. Parce que chaque canon était mené par 10 chevaux et j'étais un des conducteurs. Nous avions chacun un cheval sur lequel nous étions et un cheval à côté.
Hélène : Et vous avez fait usage des canons pendant cette période ?
Irénée : Pendant les étapes, on n'en faisait pas usage, on était à l'arrière.
Hélène : Donc là, vous remontiez pendant toute cette période ?
Irénée : Quand on était à Folleville, on était dans la Somme, on venait de faire la campagne de la Somme. Dans la Somme, à Flaucourt, nous étions en batterie à côté du cimetière et on se réfugiait pendant les bombardements dans les caveaux. J'ai bouffé la soupe à cheval sur les cercueils.
Hélène : Ça a duré combien de temps la bataille de la Somme ?
Irénée : Ça a duré plusieurs mois. Quand je suis arrivé, elle était commencée. Pendant que j'y étais, les boches avaient fait sauter un camp de munitions à Saint Viscap(?). C'était à 20 km à peu près de là où nous étions, la terre a tremblé et le ciel en feu.
Hélène : Le 11 janvier, le 17 février : éclatement prématuré.
Irénée : On était en position. Il y a eu plusieurs éclatements prématurés. C'était dû au sabotage dans les usines par les communistes qui sabotaient les obus. Les obus éclataient déjà dans le canon. Quand tu tirais, c'est le canon qui éclatait.
Hélène : Comment ça se fait ? Il y avait des pro-allemands dans les usines ?
Irénée : Il y a eu un mouvement communiste terrible.
Hélène : A ce moment là ?
Irénée : Ben oui.
Hélène : Comment vous faisiez quand il y avait ces problèmes ? Vous n'aviez plus de canons ?
Irénée : Comment tu crois qu'on faisait.  Immédiatement ,on allait en chercher un autre à l'arrière.
Hélène : Le 21, mort de Gilou, dans l'éclatement prématuré. Encore troisième éclatement prématuré, des tués, Jean Bardon (?) blessé. Ce sont des éclatement prématurés.
Irénée : Le 2 départ pour Chartèves, du côté de Château-Thierry. Chartèves, c'est peut-être la seule cuite que j'ai prise.
Hélène : Qu'est ce que vous avez fait là-bas ?
Irénée : On était à l'étape, et Chartèves, c'est la Marne, c'est sur le côteau, il y a 30 marches pour monter à l'église. Je me souviens que pour descendre ces marches nous étions deux ou trois, nous étions par terre tout le temps. On était allé au bistrot parce que tout le temps qu'on était en position, nous étions sonnés, alors dès qu'on était en repos, on allait au bistrot et hop un petit verre, la tournée, etc.
Hélène : C'était normal. Tous les combien vous partiez en repos ?
Irénée : Très très irrégulier. A Folleville, on passait 8 jours de repos dans la Somme. Après on est parti, quand il faisait très très froid, on était au repos à Morsain, c'est une ferme et de là on est parti en Champagne, il faisait très très froid.
[...]
Hélène : Pour vous protéger, y avait pas grand chose ?
Irénée : Non, ça faisait pas partie de l'équipement des hommes.
Hélène : Attendez, grand-père, je crois que j'ai sauté une année parce que là je vois « encore un bombardement ». Le 19, départ pour Reims. Mise en position à l'est de Jonchery-sur-Suippe.
Irénée : C'est en Champagne ça.
Hélène : Vous avez commencé par ça. Le 13, départ de la position à 19 h pour Courmelois par Saint-Hilaire-le-Grand, Les Petites-Loges. Qu'est ce que c'était les loges ?
Irénée : C'est le patelin qui s'appelait comme ça. C'est en Champagne à côté de Mourmelon. Les Petites-Loges, c'était encore la Champagne humide tandis que sitôt après c'était la Champagne pouilleuse.
Hélène : Donc tout ça, c'était au mois de janvier ?
Irénée : Oui, probablement.
Hélène :  Le 16, départ de la position à 22 h, repos au mont de Vrigny. Vous vous êtes reposés là-bas ?
Irénée : On était au repos dans le camp de Châlons. (NdR : actuel camp de Mourmelon)
Hélène : Après vous êtes partis en position pour le bois de Beaumarais.
Irénée : C'est ça, le bois de Beaumarais, c'est le Chemin des Dames.
Hélène : Vous y êtes restés combien de temps ?
Irénée : L'attaque, ça a été le 12 mai. Donc c'était en avril.
Hélène : Vous y êtes restés donc pas mal de temps.
Irénée : C'était l'attaque du 16 avril, on est resté là jusqu'au mois de mai l'année suivante où les boches nous en ont délogés.
Hélène : Le 2 mai est affecté à la batterie l'aspirant Loubet. Donc ça c'était l'année suivante, en 18.
Irénée : Non toujours en 17.
Hélène : Le 24 mai à 9h30, bombardement de la batterie par 240 fouilleurs. Qu'est ce que c'est un fouilleur ?
Irénée : Des obus fouilleurs. Dans l'obus, tu as plusieurs catégories : tu as l'obus qui éclate en l'air, sur les troupes en marche, et tu as l'obus instantané, dès qu'il touche le sol il éclate, il ne fait presque pas de bruit et tu as l'obus qui est en même temps un obus de destruction, l'obus D, il s'enfonce dans le sol à peu près d'1m50 et il éclate et il fait un entonnoir. Et puis après tu as l'obus fouilleur, c'est un obus qui descend jusqu'à perte d'inertie et qui descend à 4 ou 5 m en terre et il n'éclate qu'à ce moment-là. C'était contre les cagnas qui étaient très enterrées et tout, ils envoyaient les fouilleurs. Au bois de Beaumarais, à la batterie où nous étions, il y avait des cagnas, le terrain était de l'alluvion, presque du sable, ils nous envoyaient les fouilleurs. Il y en a un qui a éclaté en-dessous d'une cagna.
Hélène : Ça a dû faire beaucoup de victimes.

[Fin du 2ème entretien]

Hélène : Vous avez fait la bataille du Chemin de Dames, et après qu'est ce que vous avez fait ?
Irénée : Après on est allé en Lorraine, en somme au repos. C'était en ligne quand même, mais c'était un secteur tout ce qu'il y avait de plus calme. Nancy n'a jamais été bombardé, les Allemands étaient à 1 km. Dombasle n'a jamais reçu un obus. A Nancy, la guerre consistait à 3 heures de l'après midi, les boches envoyaient 3 obus, nous répondions par 3 obus, c'était fini jusqu'au lendemain. Alors qu'à côté, c'était la boucherie. Quand nous sommes partis du Chemin des Dames, à la dernière bataille de la Marne, nous étions aussitôt après la bataille cantonnés dans les caves de Moët-et-Chandon dans la montagne de Reims. Nous avions dans notre batterie un musicien, un fou, alors il nous jouait du piano et quand on est parti, il a voulu absolument emporter le piano. On a foutu le piano sur un camion, et en route. Quand on est arrivé là-bas dans l'Est, la batterie s'est arrêtée dans un patelin qui s'appelait Cercueil (NdR : rebaptisé Cerville depuis 1972, département de Meurthe-et-Moselle).
[…]
On est allé mettre les canons en batterie plus haut dans une forêt. On a emporté le piano dans la forêt, on l'a mis sous un gros chêne avec une bâche dessus. Il y avait une pièce de canon à 10 m d'un côté, une autre à 10 m de l'autre. Il jouait de la musique toute la journée.
Hélène : C'est extraordinaire ça !
Irénée : C'était à peu près à 200 m du bord de la forêt. Il y avait un espace libre de 6 ou 700 m et puis la forêt adverse dans laquelle étaient les Allemands. Et entre les deux, l'espace libre il y avait une ferme, avec une femme, deux filles et des vaches. Alors le matin nous allions chercher du lait à cette ferme et l'après-midi c'était les boches qui y  allaient.
Hélène : A tour de rôle.
Irénée : Il y avait entre les tranchées dans cette partie ce qu'on appelait les postes d'écoute, c'était une tranchée avancée qu'on faisait pour aller au plus près possible de l'ennemi et on écoutait. Pour qu'il n'y ait pas d'histoire, les postes d'écoute étaient entourés d'un grillage
[..]
Voilà quelle était la guerre, là. A 100 km c'était une boucherie. On a passé quelque temps là. C'était en septembre, ça. De là, on est revenu sur la gauche, c'était dans la Marne du côté du Petit Morin. On nous a envoyés en repos du côté du Petit Morin. Et puis les Allemands ont craqué parce qu'ils n'avaient plus rien. Direction Guise et Hirson. L'armistice nous a pris nous étions au dessous de Guise, à Vieille-Chapelle (NdR : le village de Vieille-Chapelle se situe dans le Pas-de-Calais, bien plus au Nord que Guise et Hirson qui se situent dans l’Aisne. Irénée voulait peut-être parler de Viels-Maisons, de La Chapelle-sur-Chézy ou de La Chapelle-sous-Orbais, lieux situés près de la rivière du Petit Morin, ce qui l’aurait alors fait passer par Anizy-le-Château pour rejoindre Guise) et il pleuvait. Alors après nous étions à Anizy-le-Château et c'est là d'où nous sommes partis pour suivre les boches. Alors on trouvait sur la route des canons abandonnés avec un câble de 40 ou 50 m devant. C'était les hommes qui tiraient les canons, il n'y avait plus de chevaux. Dans les fermes, nous avons trouvé des stocks de paquets d'orties séchées. Les prisonniers nous ont dit « C'était avec ça qu'on faisait le café ». Il n'y avait plus rien, ils étaient complètement au fond, les Allemands.
Hélène : Ils avaient bien résisté.
Irénée : Les Français étaient bien résistants, mais les Allemands étaient encore plus résistants que les Français, et puis encore plus disciplinés. Je me souviens avoir vu au Chemin des Dames une attaque française, et à un endroit, il y avait un fortin, enfin un trou, avec une mitrailleuse allemande, et trois Allemands qui tenaient la tranchée, en somme. Une avance française, un bombardement et tout, une attaque française, les Allemands complètement débordés, peut-être d'1 km, ils étaient là, ils tenaient le coup. Moi je les voyais bien de l'observatoire, ils ont été tués sur place. Les Français se seraient rendus sachant qu'il n'y avait aucun espoir. Et ça a été la fin de la guerre, il pleuvait je me souviens. La veille nous avions mis en position.
Nous sommes allés à Barenton-Cel, et l'échelon devait soi-disant cantonner dans une espèce de vieux château qui était à coté. Et quand on y est arrivé, c'était occupé par les Anglais. C'était pas dans le programme alors l'échelon ont cantonné dans un bois et nous nous sommes allés mettre les pièces en position à 1 ou 2 km et on n'a pas tiré. C'est de là qu'on est parti pour suivre les boches.
Hélène : Il y avait beaucoup d'Anglais ?
Irénée : A ce moment là, il y avait des morceaux de ce qu'on appelait la 5ème armée anglaise. [...] Il y avait des Ecossais. J'ai vu quand même les Ecossais faire une attaque à la seconde bataille de la Marne. Ils étaient à notre droite dans un hameau de 5 ou 6 maisons qui s'appelait Lahaye (?). Quand j'ai fui, parce qu'à ce moment là, j'ai fui dans la forêt, j'ai traversé ce village, il y avait des quantités d'Ecossais étendus par terre, qui avaient été tués. Ils étaient montés pendant l'attaque, il s avaient été complètement décimés.
Hélène : Et vous fuyiez pourquoi ?
Irénée : Parce qu'à la bataille de la Marne, on s'est mis en position et j'étais parti à l'observatoire. Le commandant de la batterie m'a dit « Tu sais, il pourrait y avoir une attaque cette nuit ». On se téléphonait du poste d'observation à la batterie, continuellement, « Je te téléphonerai, si dans la conversation je te dis : « Bapla », c'est qu'il y a attaque ». Je lui dis : « De qui ? De nous ou d'eux ? » « J'en sais rien », il me dit.
[…]
C'était à l'avant de la forêt de la montagne de Reims, il y avait la forêt, au sortir de la forêt il y avait un réseau de barbelés qui avait peut être 10 mètres d'épaisseur.
[…]
Après, il y avait à peu près 100 mètres et puis la route nationale un peu en surface par rapport au terrain, comme la route nationale d'ici. Les boches étaient de l'autre côté de la route nationale, et nous avions donc fait un boyau souterrain pour arriver au fossé d'en face, au fossé opposé. Et j'avais l'observatoire, nous étions trois dans le fossé et les boches étaient dans le fossé en face. Dans la jumelle, on avait fait une saillie et on voyait [...] de l'autre côté, c'était toute la plaine, on voyait jusqu'à Ville-en-Tardenois qui était important, un gros chef-lieu de canton et dans l'après midi, je me souviens, on a vu de Ville-en-Tardenois descendre des colonnes allemandes. Il y avait bien des camouflages mais, parce qu'il y avait des camouflages pour t'empêcher de voir sur les routes entre les arbres ou bien sur des poteaux, il y avait à 7 ou 8 mètres de hauteur, des bandes de filets de toutes les couleurs, des camouflages mais ça n'empêchait pas que j'avais vu qu'il y avait des troupes qui descendaient, j'avais signalé qu'il y avait des quantités de troupes qui descendaient, ce qui confirmait l'attaque. Et à un moment donné je m'aperçois à 1 km-1 km et demi peut être, qu'il y avait un grand champ de pommiers, et je vois les boches qui montent aux pommiers, d'autres avec des corbeilles, qui ramassent les machins. Alors je me souviens qu'en téléphonant au commandant, en lui signalant « Alors ils se font pas de bile, je suis en train de regarder les boches qui ramassent les pommes » Alors il dit « On peut les dégommer. Où c'est y exactement ? ». Alors je lui dis « C'est à côté de tel carrefour ». « Eh bien, on va voir si on peut les amuser un peu. » Cinq minutes après, un obus tombe en plein dans les pommiers. Si t'avais vu tous les types dégringoler et foutre le camp ! Comme quoi le côté amusant à côté du côté tragique ! Donc comme ça, et puis la nuit arrive, il me téléphone. Je lui dis «  Y a rien ? » et il me dit « Bapla ». Alors en montant à l'observatoire, on avait repéré juste en avant du réseau barbelés un abri qui avait été creusé par qui, j'en sais rien.
[…]
Sur la droite y avait un machin écossais et derrière nous, je n'avais pas vu en montant à l'observatoire, ils étaient montés certainement dans la nuit,  il y avait un détachement de garibaldiens et j'avais vu qu'il y avait un abri. Alors ça y est « Bapla », c'était la nuit. C'est toujours au lever du jour que se faisaient les attaques. A un moment donné, déferlement de bombardements, tout ce que tu voudras, à un moment donné on sent que le tir change, que les obus au lieu de tomber devant, passent pas derrière, ils sautent. Pendant qu'on était dans la cagna, on était enterrés deux fois, on avait des pioches. Je monte, je regarde et qu'est ce que je vois à 30 mètres ? Les Allemands qui montaient une mitrailleuse, ils étaient sortis, ils partaient à l'attaque, alors sauve qui peut, on fout le camp, et on va se réfugier de façon immédiate dans cet abri que j'avais vu. On a trouvé un Italien là dedans, qui pleurait à chaudes larmes. On reste là dedans 1 minute. On sort de l'abri qui était en face du zigzag de barbelés pour pouvoir fuir et qu'y avait il au pied du zigzag, dans un trou, un garibaldien avec un fusil mitrailleur, ils ont foutu le camp les autres dans la foulée, mais le garibaldien, il était là alors que les Allemands montaient une mitrailleuse à 50 ou 60 mètres devant lui. C'était un brave type, il est resté. Alors vite, on a filé et on a fui dans la forêt. C'est là où dans la fuite on a traversé le coin où il y avait tous les Ecossais étendus, à un autre moment, on trouve un noir, un noir absolument hébété, je lui dis « Foutez le camp », et il répond « hhhhhhh ». Il avait ici derrière, un éclat d'obus sans-doute, un morceau de bidoche qui pendait, on voyait la colonne vertébrale, c'était un grand type. Je lui dis « Viens avec nous, il faut venir ». J'avais dans ma boîte à masque toujours un flacon de mélisse. Je me souviens, je sors ce flacon, je lui dis « Tiens, bois ça » D'un trait il l'a sifflé, c'était de l'alcool à 90°. Il nous a suivis un moment puis il a foutu le camp. On est arrivé à l'échelon, l'échelon c'était au pied de la montagne de Reims, en bordure de Fleury-la-Rivière, ça s'appelait. J'arrive, je vais directement à l'abri du commandant  « Nom de dieu, je croyais pas que tu t'en sortes ! » Commandant Dubarry, il s'appelait, il était de Carcassonne.
Hélène : Alors l'armistice?
Irénée : Alors nous partons et nous étions à Neuve-Chapelle (NdR : le village de Neuve-Chapelle se situe dans le Pas-de-Calais bien au Nord de Guise, on doit donc avoir la même confusion de nom de lieu qu’avec Vieille-Chapelle), avant d'arriver à Guise lorsqu'on apprend qu'il y a l'armistice. Nous sommes allés à Wambrechies, Wambrechies c'est à 25 km à peu près de Lille à droite de Lille, au repos donc la guerre est finie on n'a plus qu'à attendre. Comme je m'étais mis vaguemestre, j'ai jamais pu me sentir avec des papiers,  j'étais observateur, téléphoniste, alors vaguemestre, alors, chaque jour, à cheval, j'allais à Lille chercher le courrier et puis je revenais et sur le parcours, il y a un village qui s'appelait Thélus, dont on a parlé longtemps en 1915, où on s'est battu longtemps, longtemps, ça a été… Y avait un patelin Frelinghien ou quelque chose comme ça et puis après le carrefour de Thélus et puis direction Lille. Je suis passé plusieurs fois pourtant d'après la carte je devais passer à Thélus, il n'y a pas de Thélus, et un beau jour je rencontre un paysan et je lui dis « Mais, où est Thélus ? » et il me dit « C'est ici » Y avait pas la moindre trace c'était en 15, nous étions en 18, les orties, l'herbe, tout, ça avait été rasé complètement il n'y avait pas la moindre trace de vie. Donc, nous sommes allés à Wambrechies, j'y ai passé un bon mois et puis mon père m'écrit « Je viens de déjeuner avec le général Larroque, il avait été invité à déjeuner, il était venu voir ses parents, je viens de déjeuner avec le général Larroque qui m'a promis de te faire affecter à Toulouse plutôt que d'aller à l'occupation ».  3 ou 4 jours après, je me souviens, le capitaine me fait appeler, il me dit « Dis donc, t'es pas content ici ? » « Pourquoi donc ? » « Tiens, fous le camp » et il me donne ma feuille de route comme quoi j'étais affecté aux travailleurs coloniaux de Toulouse. Je me dis « Qu'est ce que c'est que ça, les travailleurs coloniaux de Toulouse ? » Les travailleurs coloniaux, c'était tous les étrangers, les Algériens, les Marocains, les Indochinois, qui travaillaient à la poudrerie de Toulouse. Ils étaient 8 ou 10 000 peut-être, ça s'appelait les travailleurs coloniaux. Alors, dès le jour de l'armistice on a commencé à les évacuer mais encore y en avait un gros paquet. Alors c'était un ancien gouverneur de la garde indigène du Tonkin, le colonel Jourdain, qui était à la retraite, qui était mobilisé à Toulouse place de l'école [...] à la tête des travailleurs coloniaux pour les liquider et les ramener chez eux. Alors je me suis trouvé dans un bureau où il y avait Jourdain, son fils qui était mobilisé mais qui avait 17 ou 18 ans, qui n'était pas encore parti et deux officiers annamites et dans la rue Valade à l'ancien [...] le grand bâtiment à gauche, c'était le cantonnement des travailleurs coloniaux et nous étions chargés de leur subsistance et de les rapatrier. Ils faisaient la cuisine, leur tambouille dans la cour.

Epilogue :
Irénée est resté un an aux travailleurs coloniaux de Toulouse. Il a été démobilisé en novembre 1919. En mai 1919, il a convoyé jusqu'à Marseille un train avec les derniers travailleurs annamites dont certains ne voulaient pas rentrer chez eux. 8 sur 150 se sont échappés. Ses derniers mois de service, il s'est trouvé complètement désœuvré.

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